Kiss Me Deadly est un des films les plus connu de Robert Aldrich. Il est sortie en 1955 au moment où les studio de cinéma s'essoufflent, et seront, quelques années plus tard, réveillés par le mouvement du "Nouvel Hollywood". On sent déjà la volonté d'Aldrich dans ce film de s'extraire du carcan des studios et de leur Code Hays. Pour cet article je vais essayer d'ouvrir un maximum de pistes sur ce film, afin d'en avoir une vision la plus complète possible. Je pense que c'est quelque chose que je fais naturellement déjà dans mes articles. Mais suite à une conversation avec un ami sur "la critique de film", je me suis rendue compte que c'est ce qui me plaisait le plus. Ouvrir des voies, chercher des significations, noter des coïncidences, etc.

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Une paire de jambe nues qui courent sur l'asphalte. Des halètements. Une jeune femme vêtue seulement d'un trench, tente d'arrêter les automobilistes. Après plusieurs échecs, elle se place au milieu de la route et stoppe la voiture de Mike Hammer. Le générique commence (à l'envers) sur une musique de Nat King Cole accompagné des sanglots de la jeune femme. Elle est belle et intelligente, fuit on-ne-sait-qui, elle a peur. Il est détective, bourru et vaniteux, juste assez pour qu'on appelle ça du charme. 

Mais ils sont rattrapés par un groupe d'hommes. Après avoir torturé et tué la jeune femme et laissé Mike Hammer pour mort dans un faux accident de la route. 

Trois jours après, notre détective se réveille à l'hôpital entouré de Velda, secrétaire et amante, et de Pat, un ami flic. Obsédé par ce qu'on veut lui cacher et qui a coûté la vie à la jeune femme, Mike entame alors son enquête parsemée de vamps, de gens terrorisés et de gens qui terrorisent. 

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Ce qui m'a d'abord impressionné dans Kiss Me Deadly, c'est l'importance des références. D'abord des références aux arts, de façon élargie:

La musique est bien sûr très présente par la bande son, cependant elle est souvent diégétique, c'est à dire que sa présence est justifié par une radio, un tourne disque, un groupe de jazz. Il y a un personnage de chanteur d'Opéra, à un moment, fasciné par la musique. Le premier plan où on le voit, il habite dans une sorte de mansarde où pendent des vêtements à droite à gauche, est une référence à l'Opéra. Vous avez d'un coté du cadre, le chanteur en train de chanter, un pantalon pendu qui fait office de rideau de théâtre puis Mike Hammer comme spectateur (en coulisse? en loge?). 

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De même qu'à un moment on voit une chanteuse dans un club de Jazz, celle-ci fait ensuite une apparition peu de temps après comme personnage. Ce qui, à mon avis, est une manière de se rapprocher d'un cinéma plus réel, ce qui sera, plus tard, l'apanage du "Nouvel Hollywood".

La danse, la peinture et la poésie sont évoqué par petite touche. Que ce soit Velda qui fait ses exercices à la barre, tous un plan travelling sur les œuvres contemporaines d'un collectionneur ou un poème de Christina Rossetti.

Mais le film s'accorde aussi à évoquer les arts plus élargies. Je dis "art" parce que je pense que si vous poussez une pratique, une culture au point de passion, il en ressort forcément quelque chose de plus ou moins "artistique". Ici il s'agit de boxe et d'automobile. Deux intérêts qui font la caractéristique des détectives à la testostérone. Plusieurs fois, on nous souligne que Mike est un as de la boxe. Une séquence nous montre une discussion entre Mike Hammer et un entraîneur de boxe. Cette séquence est intéressante car devant la beauté de la boxe d'une nouvelle recrue, l'art pur, Mike évoque le fait qu'avec une enveloppe pleine de billets, il ne pourra pas s'empêcher de se coucher. Et là on peut entamer un débat sur l'argent et l'art.

Mais il y a surtout beaucoup de référence à la mythologie et à la religion. Elles sont assez évidentes, surtout que le MacGuffin du film est une référence à la boîte de Pandore. Il y a dans les bonus du dvd que j'ai emprunté (l'édition 2013 des édition Carlotta) un intéressant entretiens "Désintégration" avec Philippe Rouyer qui en parle très bien. 

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Si je me suis tant attardée sur cette liste de références c'est car elle me permet de justifier en quoi, Kiss me Deadly est un film charnière dans le cinéma américain. C'est un polar qui utilise toutes les ficelles du genre mais en cherchant le renouveler. 

D'abord en lui donnant une plus grande promiscuité avec la réalité. Par exemple quand Velda fait son sport ou en plein cauchemar, elle transpire. Le film nous montre des personnages féminins non magnifiés, qu'elles soient habillés seulement de trench ou de peignoir sale, décoiffées, elles sont présentées tel quel. Ce qui me semble assez rare dans les films de studio.

Et puis en donnant tous un background de références littéraires et artistiques à son film, Aldrich intensifie le polar. En l'ouvrant à d'autres domaines, il sort celui-ci de son vase clôt auto-référencé. Par exemple, le MacGuffin du roman dont est issue le film, devait être un simple sac de drogue. En changeant celui-ci par quelque chose de plus "préoccupant" durant la guerre froide. D'ailleurs Aldrich sème ici et là dans son film des indices sur ce qu'est cet objet. Philippe Rouyer conseille d'ailleurs de re-regarder Kiss me Deadly pour avoir le plaisir de voir ces indices. Et je crois qu'il a raison.

Il y a aussi dans la façon de filmer d'Aldrich un côté labyrinthique. On l'a déjà dans le scénario avec une accumulation de noms (ce qui est suffisant pour me paumer). Dans les images ça donne une succession de portes, d'escaliers, de rues inconnues. Dans les propos de Phlippe Rouyer (cet entretiens est vraiment très complet) on apprend que dans le livre l'action se passe à New-York qui est une ville reconnaissable, cinématographique. En transposant l'action sur la côte Ouest, Aldrich arrive à perde son film. La ville est plus étendue. Je ne crois pas qu'il y est de vrais indicateurs sur le nom de la ville, peut-être un ou deux. On se doute que ce soit Los Angeles, mais pas de références précises ne nous est donnée.

Pour finir, beaucoup de plans sont vraiment magnifique. Que ce soit le jeu des silhouettes en contre-jour ou le jeu des plongés/ contre-plongés pour la descente d'un escalier. 

Kiss Me Deadly est donc un film pivot à voir absolument. Pour le fond comme pour la forme. J'avais découvert Aldrich avec What Ever Happened to Baby Jane? qui est un de mes films favoris et que je vous conseille également.

Voici les liens une approche intéressante sur le film: Mon cinéma à moi, Interlignage, DvdClassik et Ephphata.